Pour que l'EPS soit toujours un plaisir ...
Les actualités de l’EPS…selon Philippe-Michel SIPEYRE

Les actualités de l’EPS…selon Philippe-Michel SIPEYRE

Depuis plusieurs mois, la discipline est « malmenée » notamment avec des cours d’EPS dehors…et une confusion de plus en plus forte qui s’installe entre le sport et l’EPS avec certains dispositifs comme le 2S2C, des conventions signées entre les fédérations sportives et le Ministère de l’Education Nationale.

Dans cette interview (qui fait suite à la 1ère partie Enseigner l’EPS dans le privé: https://www.epsregal.fr/eps-prive), Philippe-Michel SIPEYRE nous donne ses impressions, nous livre ses convictions sur ces actualités concernant l’EPS et nous donne sa vision de l’enseignement de l’EPS.

Si tu as des questions, des remarques suite à cette interview, tu peux les laisser dans la partie commentaires sous la vidéo YouTube ou dans les commentaires en bas de cet article 😉 Je t’invite également à apporter « ton pouce à l’édifice » en cliquant sur le pouce bleu sous la vidéo YouTube afin d’améliorer le référencement de cette interview. Merci pour ta contribution 😉

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EPS dehors

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Les actualités de l’EPS

Régis GALEK : Nous passons maintenant au deuxième temps de cette interview sur les actualités de l’EPS. Alors, Philippe-Michel, dit « Phil » ça sera plus simple pour la suite de l’interview (rires), on va se remettre quand même dans le contexte.  Nous sommes mi-février 2021 et le contexte est quand même très compliqué pour les collègues d’EPS. Déjà, on enseigne dehors, je sais de quoi je parle puisqu’il y a deux jours il faisait -8 degrés en Lorraine avec un ressenti à -14!

Donc des conditions qui sont vraiment très compliquées. Je sais qu’il y a d’autres collègues en France qui sont concernés, bon dans le Sud vous avez des températures un peu plus chaudes, mais je sais que dans le Nord et dans l’Est, il y a des collègues qui sont vraiment dans des situations très compliquées avec du gel, de la neige etc… donc ce n’est vraiment pas évident.

Depuis plusieurs semaines, on entend aussi beaucoup parler du 2S2C, de bouger 30 minutes par jour dans les écoles avec des conventions qui sont signées entre les Fédérations Sportives et le Ministère de l’Education Nationale avec Paris 2024 en ligne de mire. Bref, une confusion forte qui s’installe entre le sport et l’EPS. Tu as donc souhaité t’exprimer sur ces actualités qui ne sont pas forcément très réjouissantes, on ne va pas se mentir ! Donc on t’écoute…

Philippe-Michel SIPEYRE : 

EPS college lycee privé

Merci Régis. Donc effectivement, ici il ne fait pas trop froid. En effet, on est privilégié mais j’ai vu que chez toi ou même en Bretagne il avait neigé et que c’était compliqué ! Voilà…donc on s’est fait mettre dehors des installations. Peut-être que c’est la première marche avant de se faire mettre dehors sur autre chose ! Rires amers.

R.G : Je n’espère pas !

P M.S : On n’espère pas mais j’ai l’impression d’être sur une plage, en Thaïlande, et de voir au large une vague s’élever et je dis depuis un moment « Attention, il y a un tsunami qui nous arrive dessus ». Et puis ceux qui sont avec moi qui me crient « Viens, on va jouer au volley dans l’eau ! ». Voilà donc c’est un peu ça …

R.G : On ne se rend pas vraiment compte de ce qui nous arrive, c’est ça que tu veux dire ?

P M.S : C’est actuel oui, mais j’ai l’impression qu’on n’y pense pas. Pour preuve, la plus belle citation en EPS que j’ai toujours en tête, est de Joffre Dumazedier. Il avait dit: « L’EPS n’est pas installée à l’école, elle y campe ». Et une tente n’est jamais très solide quand il y a du vent.  J’allais dire, nous sommes « des SDF de l’école », non pas ça, parce qu’on y est depuis 1981 maintenant, suite à une promesse électorale enfin tenue, mais bon l’EPS campe à l’école. Et même si on ne sera peut-être pas les premiers à dégager, il faut faire attention. Je suis méfiant.

La place de l’EPS à l’école

Il y a un point que tu n’as pas soulevé, c’est la création récente de l’Agence Nationale du Sport. Au sujet des agences en général, j’avais lu un texte d’un politique qui disait « dès qu’on crée des agences dans un domaine, il y a danger ». Par exemple, en ce moment les agences régionales de la santé font remonter les chiffres qu’on nous déverse régulièrement pour nous faire peur (quoi de mieux pour piloter un peuple que la peur ? Passons, pas de politique!).

Pour en revenir à l’Agence Nationale du Sport, une agence qui vient régler le sport au niveau national ou régional c’est quand même une main mise qui descend. J’ai d’ailleurs lu sur leur site (que tout le monde peut consulter) que l’Agence voulait aussi s’occuper des histoires d’enseignement donc on ne peut pas dire que ce n’est pas écrit. C’est quand même explicite.

EPS et sport

C’est un peu comme avec les rapports du GIEC sur l’écologie. On peut faire semblant de ne pas les voir ou de ne pas les lire, mais quand on les lit on se rend compte que tout a été dit et qu’il y a des gens qui ont vu ce qui allait se passer. Le GIEC est quand même bien plus important que l’EPS même si c’est lié. En effet,  j’ai vu sur EPS Mania que Brenda Di Crescenzo met en place des tas d’actions sur l’écologie et ça me paraît fondamental avec nos élèves qu’en temps de crise comme maintenant, il faille rebondir.

Une crise c’est aussi l’occasion d’un changement. Il y a rupture, ça nous fait du tort, ça nous fait du mal. Mais il y a peut-être une possibilité de changement. Et c’est ce changement-là vers lequel je me tourne, je me dis comment peut-il bien être ?

Voilà donc effectivement il y a eu l’Agence Nationale du Sport l’an dernier, le 2S2C … à chaque fois c’est un petit coin comme ça, mais on peut faire tomber un arbre avec des petits coins bien situés. Il y a les Jeux Olympiques à Paris bien évidemment, les « 30 Minutes », etc. On a vu aussi notre Ministre sautiller en donnant des petits coups de poings avec son masque en tenue « civile »…

Il y a quand même quelque chose qui est aussi très important, c’est l’association des Ministères,  notre amie Roxana Maracineanu est passée sous la tutelle du Ministère de l’Education Nationale. Donc il y a eu un vrai rapprochement et ce rapprochement n’est pas du tout gratuit. Il n’est pas fait comme ça au hasard, non. Je pense qu’il y a eu un vrai calcul derrière, un calcul libéral basé sur de l’économie. Et l’économique prend souvent le pas sur le pédagogique donc il y a une vraie orientation qui se dessine pour moi comme la vague, là-bas, à l’horizon.

Après on a bien sûr les problèmes liés à la santé, le fameux « Sitting is the new smoking » (Assis est le nouveau tabagisme) puisque la sédentarité cause plus de décès maintenant que le tabac. Donc on a également ce problème. Si le « Bouger 30 minutes » peut sembler adapté, bien sûr qu’il est aussi et surtout malin. C’est ce que j’exposais dans une vidéo il n’y a pas très longtemps, je disais qu’il était très astucieux de communiquer là-dessus, de faire intervenir le Ministre ou même Michel Cymes (!) qui donne son avis, etc. Tout cela est très pertinent, c’est même « habile » comme dirait Didier Delignières, parce que ça parle à nos concitoyens, donc bien sûr il faut bouger et pour la doxa, l’EPS, c’est du sport évidemment.

Il y a encore un autre point, c’est le numérique. C’est très bien, mais c’est comme l’argent, un mauvais maitre et un bon esclave. C’est-à-dire qu’il ne faut pas être dominé par le numérique. Il faut en revanche qu’il nous aide à gagner du temps, à être efficient mais pas tout aliéner au fait de manipuler des tablettes qui fait qu’on donne l’impression que c’est la clé de tout. Non !

R.G : Le numérique doit rester au service de la motricité.

P M.S : Oui, absolument.

Un rapprochement dangereux du sport et de l’EPS?

P M.S: J’avais écrit un texte il y a quelques temps qui s’appelait « La guerre du S n’aura pas lieu ». Juste avant l’époque où Guillaume Dietsch avec ses copains avaient fait la tribune sur le « S » de EPS. On allait tous un peu dans le même sens parce qu’on voyait la vague venir. « S » n’est pas le « S » de surf, c’est le « S » de la souleur (frayeur subite, saisissement, serrement de coeur). Et donc bien évidemment, je vois l’histoire de l’EPS comme une succession de vassalisations. Pour rappel, on a été soumis à  l’armée, aux médecins, à Vichy, aux sportifs, à l’Ecole et maintenant à la société. C’est la digression sur le « S », c’est-à-dire qu’on veut à présent faire une E.P.Sociale ou une P.A.I.X sociale.

L’EPS est un « outil » qui permet (aussi) de socialiser et il y a cette vassalisation maintenant. D’ailleurs on le voit dans notre finalité (collège), le CLAPSEVE : un Citoyen Lucide Autonome Physiquement et Socialement Eduqué dans le souci de Vivre Ensemble. L’aspect physique, le « P » est minoré. Enfin on voit bien qu’il y a autre chose : citoyen, lucide, autonome, etc. C’est très bien qu’on ait plusieurs fonctions ou qu’on ait de multiples finalités mais n’oublions pas quand même ce qui nous priorise.

Ce qui est important c’est de définir les termes et le danger actuel c’est cet assaut sportif qui vient un peu nous percuter avec le côté « malaisant » de la situation.

On nous a proposé au départ les termes APS puis après, on a dit APSA parce qu’on a rajouté le second « A ». On dit maintenant « forme de pratique » (FDP) mais c’est de la prose, c’est-à-dire qu’on n’ose pas dire les mots parce qu’on est tellement mal à l’aise si l’on avoue que ce sont des sports en fait.

Finalement, comme il n’y a plus clairement de différenciation, on essaie par un verbiage un peu spécifique qui n’appartient qu’à nous. Les élèves quant à eux se moquent des termes « APSA », « formes de pratique ». Est-ce réellement important ? Ils ne savent pas du tout de quoi il s’agit! Quand ils font du basket, ils disent qu’ils font du basket. Ils ne font pas une forme de pratique particulière. Il y a donc un malaise.

La situation est alors la suivante pour moi : il faut qu’on assume complètement ce côté sportif. Nos pratiques de référence sont des sports reconnus (il y en a 27 je crois) et on peut rajouter des activités d’établissement, etc. A ce rythme, on se rapproche vraiment dangereusement du mouvement sportif et des fédérations qui « COVIDées » qu’elles sont et justement « co-vidées » de leurs membres ont besoin de se restabiliser en mettant un pied dans l’école. (Cf. ce qu’il s’est passé hier dans un article intitulé « Les fédérations retournent à l’école »).

EPS école college lycee

Et ça n’est pas gratuit non plus : le Ministère associé, les Fédérations qui retournent à l’école…Donc si on fait  du sport et on se rapproche du fédéral,  il n’y a donc plus de différenciation et quand il n’y a plus de différenciation, il y a souvent une absorption et c’est (généralement) le plus gros qui absorbe le plus petit. Donc, ce n’est pas l’EPS qui va absorber le mouvement sportif soyons clairs, c’est le mouvement sportif qui va absorber l’EPS. Danger.

R.G : Ta crainte serait que les éducateurs sportifs remplacent les profs d’EPS ?

P M.S : Oui, tout à fait. Mais sans revenir aux années où on a eu les CAS (1972 : les  Centres d’Animation Sportive), rappelle-toi dans les années 70, on a eu très chaud là aussi. Il y avait les trois mousquetaires, comme disait Michael Attali, qui avaient essayé de nous amoindrir en diminuant le forfait AS, les horaires…On a eu une époque de vrai danger parce qu’en sus c’était l’époque du Gaullisme, de la Guerre Froide, des JO de Rome…etc. On n’en est plus là du tout aujourd’hui quand même mais ce qui pose problème ce sont ces gamins qui ont perdu 30 % de leur puissance physique.

Le monde entier se demande alors « A quoi sert l’EPS ? Elle fait d’éternels débutants ! ». Aïe ! Parce qu’en plus du fait qu’on ne soit pas efficace mais ce n’est pas nécessairement que de notre responsabilité… avec 4 heures, 3 heures, 2 heures par semaine, des déplacements, des cours qui sautent, on est maintenant « dehors » bref, on fait tout pour nous mettre en difficulté. Nous mettre dehors c’est nous mettre en difficulté et mettre en difficulté c’est faire toucher du doigt ou pointer notre inefficacité malgré cette fameuse capacité d’adaptation, donc, de fait, on est en vraie difficulté.

Donc pour résumer, on prend des spécialistes moins chers, plus efficaces, on en met plusieurs même, les gamins sont contents, car ça fait aussi de la variété….

Bref, si on est trop près du sport on risque l’absorption. Et en tous les cas surtout vu de l’extérieur, il n’y a plus de différenciation. A ce compte-là, plutôt prendre des gens qui sont formés et sportifs spécifiques puisque les profs d’EPS ne sont que de joyeux polyvalents ! Comme les instits dans leurs 10 disciplines ne peuvent pas être bons partout, nous on va être par exemple moins bons qu’un BE en tennis de table (ta spécialité), qui sera en outre rémunéré bien moins cher et qui aura toutes les compétences didactiques et peut-être même pédagogiques (nous ne croyons pas qu’il n’y ait que nous qui détenions les clés de la pédagogie).

EPS: une externalisation de la discipline déjà possible dans le premier degré

L’entrée première pour moi est évidente (je pense que tu la connais aussi et nombreux la connaissent), c’est le premier degré. Le premier degré a ce côté redoutable, la possible externalisation de la discipline : « Comme c’est compliqué, ou comme je n’ai pas envie, comme il fait froid, ou comme c’est dehors, ou comme … et bien j’externalise et quelqu’un vient faire les cours à ma place (ou, moins grave, avec moi…) ».

C’est facile,  on commence par l’EPS. C’est déjà en place. Moi je vois des écoles à Marseille qui, pour beaucoup, ont des intervenants extérieurs qui font les cours à la place des professeurs des écoles. C’est bien triste, je le déplore. A quoi bon les former si c’est pour qu’après ils ne prennent plus en main la discipline ? Donc on voit l’arrivée via le premier degré qui est la faille un peu fragile, puisque pas (ou rarement) spécialiste…mais nous on n’est pas spécialiste non plus de tout. A une époque je disais « ma seule spécialité, c’est la polyvalence ». Cela dit, il est vrai qu’il faut qu’on soit capable de s’adapter, d’avoir des contenus, d’avoir des situations variées et éclectiques, c’est difficile.

J’évoque souvent aussi les « glorieux anciens » qui étaient là au mauvais moment pour moi (un peu tôt?), souvent un peu trop complexes dans, par exemple, la praxéologie motrice ou la psychocinétique. Il y avait des termes vraiment spécifiques, c’étaient des gars brillants, enfin si on les relit on voit que c’est extraordinaire ce qu’ils ont pondu. Donc, a contrario, si on s’éloigne des pratiques sportives, on est accusé soit de « dé-disciplinariser » l’EPS, soit de la vider de sa culture. C’est aussi ce que j’ai entendu/lu sur le site du SNEP ou le Blog de Didier Delignières, qui à côté de ça est extraordinairement brillant.

Bien sûr que c’est une critique qu’on peut faire mais quand on parle de jeu, comment peut-on dire qu’il n’y a pas de culture dans le jeu de l’épervier par exemple ou dans les jeux ancestraux qui se pratiquaient au Moyen Âge ? Ce sont des jeux qui ont perduré et évolué et bien sûr qu’il y a une culture. Même bien plus ancienne que celle des sports de Thomas Arnold, au collège rugby avec William Webb Ellis qui prend le ballon sous le bras et qui va l’écraser parce qu’il n’arrivait pas à marquer des buts au foot ! C’est sympa on connaît l’histoire… Il y a une anthropologie du jeu bien évidemment et les jeux sont fondamentaux pour les gamins.

Les EPSALI: Expériences Physiques Sportives Artistiques Ludiques ou Inventées

Je pars du principe de ne pas se vassaliser entièrement aux contenus sportifs, aux pratiques sportives telles qu’elles sont, même en aménageant les formes de pratique. Je dis, par exemple, dans mon projet EPS qu’on travaille sur des « EPSALI », des Expériences Physiques Sportives Artistiques Ludiques ou Inventées. L’expérience, le terme qui avait été proposé dans des Programmes retoqués, est présente, parce que le physique, l’épreuve réelle, c’est la base.

Dans l’EPS le débat était sur le « S » à l’époque quand on parlait de la digression dans EPS. Pourtant, le pivot c’est le « P ». D’ailleurs, il est au milieu, central – ce qui est fondamental, c’est Physique. Dès qu’on sort trop de l’aspect physique, selon moi, on quitte la discipline. Bien sûr, il y a l’arbitrage, les rôles sociaux etc…Et en regardant les notes sur les nouvelles fiches du bac (une trentaine lors de la Commission ad hoc), 12 points sur l’aspect moteur ou performatif, 8 points sur les AFL suivants, tout le monde finalement à la possibilité, même celui qui n’est vraiment pas très à l’aise avec son corps (on en connaît!), d’arriver à 12-13-14 sur 20. Ce qui est, in fine, la moyenne nationale souhaitée ! Tout va bien, on est dans l’axe, pas de vague, no-wave, la courbe de Gauss bien définie et c’est parti ! Certains dénomment ceci le « mensonge évaluatif »…Mais plus simplement , on pourrait souligner que les pratiques sont globalement sportives, mais que Grand Dieu ! nous faisons de l’EPS, regardez comment nous évaluons, barèmons, notons…on la sent bien notre différence…

Donc soit on est absorbé, on est dans le sport et on ne fait que du sport et finalement c’est la non-différenciation. Alors autant nous faire disparaître, arrêter le recrutement, baisser petit à petit les effectifs et puis intégrer des agents spécialistes efficaces et moins chers. Soit on s’écarte vraiment mais aussi clairement (je veux dire à nos yeux, l’interne, mais également aux yeux des parents, de l’institution, de tous, l’externe). Et on prouve, on atteste qu’il y a une vraie culture et que l’on reste une discipline.

Je ne sais pas s’il faut inventer la « corporologie », la science du corps (néologisme) mais peut-être que c’est par là qu’il faut repartir. Parce que les STAPS en elles-mêmes ne sont qu’un conglomérat flou de sciences différentes. Il n’y a (toujours) pas de nom puisque, on l’a évoqué, la praxéologie motrice (par exemple) avait été écartée, donc nous sommes dans quelque chose se situant (mal) dans un entre-deux. Si je m’éloigne trop des APSA, je perdrais ma culture ainsi je ne serais plus discipline donc je m’expose à être éjecté de l’Ecole (pas de discipline scolaire sans socle culturel). Mais si je bascule trop de l’autre côté (fondements sportifs), ce sont ceux qui sont à l’extérieur de l’école qui vont venir finalement prouver qu’ils sont plus efficaces que moi et prendre ma place. Dilemme ! Alors comment se situe-t-on ?

Se recentrer sur la culture corporelle en EPS

 Je pense que la solution consiste à se recentrer sur le corps, car, de fait, existent une culture corporelle, une culture physique. Et nous ne serions pas  « dé-disciplinarisés » parce que ne perdant pas notre culture. Je revois le livre de G. Snijders dans lequel il parle de culture et fait d’ailleurs aussi allusion à la joie à l’école.

Bien évidemment que, d’une part, lorsqu’on se sert des jeux on est dans une vraie forme de culture. Et d’autre part, nos élèves manquent indéniablement profondément de culture corporelle quand on leur parle d’échauffement ou de connaissance de soi, de physiologie, de l’aérobie ou l’anaérobie, du goût amer de la défaite, de l’image de soi, ou encore comment assumer le rapport à son corps en danse, le rapport au corps de l’autre en combat, à la piscine…

Natation college lycee

On parle (entre ministres…) en ce moment des dispenses pour voir si elles sont liées à autre chose qu’une vraie allergie au chlore. Alors qu’en fait, c’est souvent une gêne par rapport à son corps, avec le souci permanent de ne pas se dévaloriser dans l’estime de soi et dans l’image qu’on diffuse et que les autres nous renvoient. Ce sont des adolescents bon sang ! Donc la difficulté est là et je pense que c’est le corps qui doit reprendre sa juste place, être recentré. Si on pose le corps comme centre de notre discipline, donc le fameux « P » finalement puisque c’est l’aspect physique, et bien on va pouvoir se « dé-ganguer » de la menace « sportivo-fédérationelle » qui nous vient de l’extérieur. Et recréer une vraie culture qui serait axée sur ce que j’ai dénommé la « corporologie ». Je glisse ça en passant, mais clairement,  pour développer mes cours, pour en construire les contenus, j’exploite évidemment  les SPORTS dans les EPSALI (c’est le S) et rien n’empêche ni n’interdit de « piocher » dans les contenus sportifs, comme dans les contenus ludiques ou dans les contenus inventés et bien sûr dans les contenus artistiques : j’appelle cela « l’opportunisme de support ».

JP Famose disait « les ressources, c’est le réservoir dans lequel on peut puiser ». Je pense qu’il faut que ce réservoir soit, dans un souci d’efficacité et d’éclectisme, le plus vaste possible. On n’est pas (plus) vassalisé, ni inféodé à un seul endroit où l’on puise ses contenus dans les visées qui nous sont allouées, les finalités, les objectifs. On peut picorer où l’on veut et ce n’est pas déchoir ou trahir la discipline que d’aller prendre le jeu du béret ou le jeu de l’épervier. Tu te souviens du jeu « délivrance » ? C’était de la course, de l’esquive, des changements de direction et quand j’ai joué, plus tard, au rugby je retrouvais exactement ce que j’avais fait dans le jeu « délivrance » et c’est ça qui est intéressant.

Enfin, quand je mets « I » à la fin d’EPSALI c’est parce qu’on peut inventer (« ingénieur ou bricoleur ? » souvenons-nous…) et il m’arrive de proposer des trucs qui n’ont rien à voir avec de l’existant. Juste dans un objectif précis, contenu complètement désincarné pour le coup et ça surprend les gamins. Quand on a vu « le Cercle des poètes disparus » on sait qu’il faut surprendre les élèves pour qu’ils en gardent une trace. A la fois, ça nous change et à la fois on montre que pour aller dans la direction qui nous intéresse on va s’appuyer sur des contenus différents et différenciés. Et en plus, chacun aura les siens mais avec des finalités communes ce qui me semble intéressant.

Donc, recentrons-nous sur le corps, et évitons de nous faire dévorer par l’aile sportive qui n’attend que ça. Je le vois arriver de plus en plus tous les jours maintenant avec les informations de Jean-Michel Blanquer et Roxana Maracineanu. Ils font conjointement fonctionner une grosse machine qui avance doucement mais qui arrive et surtout ne nous enfermons pas dans la croyance qui est que si on ne fait pas de sport on se « dé-disciplinarise » ou on perd sa culture, car c’est faux ! Il y a une évidemment riche culture intérieure, motrice, corporelle et physique qui a toujours été là.

J’ai lu un livre qui s’appelle « Hercules de toujours », c’est un récit sur le rapport à son corps au travers de l’histoire de l’haltérophilie, de l’esthétique du muscle…et, oui, ça a toujours été là. Je ne propose pas de faire de l’haltérophilie à l’école mais ce que je dis c’est qu’il y a une culture qui a toujours été présente, une culture liée au corps.

Je pense ensuite, et je finirai là-dessus, que si on est bien dans son corps, on a de grandes chances d’être… heureux. Je me rappelle une citation qui dit « si tu ne t’occupes pas de la politique, la politique s’occupera de toi ». Moi je dis toujours à mes élèves « si tu ne t’occupes pas de ton corps, ton corps s’occupera de toi » et tu le sais très bien quand on ne fait pas attention à son corps…il se venge…on le voit autour de nous (bon toi tu es encore tout jeune ! Rires) moi je vois mes copains, ceux qui ont arrêté les pratiques physiques et… c’est difficile.

R.G : J’ai quand même des rappels à l’ordre surtout le matin quand il fait froid ! Rires

P M.S : Rires. Le corps nous rappelle à l’ordre bien sûr. Le corps, on n’en a qu’un, c’est notre vie qui est dedans. Je dis souvent à mes élèves (et à mes étudiants): « vous êtes votre corps, au moins autant que vous ne l’avez ». En effet, on EST son corps, on ressent, on perçoit, on bouge… enfin moi je parle beaucoup avec les mains, si on me met une valise dans chacune, je ne parle plus ! Rires

R.G : Moi je t’écoute religieusement pour le moment. Rires

P M.S : Ne parle pas de ce mot, ça va faire jaser encore ! Rires

Donc on EST son corps et si on ne s’occupe pas de lui, on passe à côté de beaucoup de choses et on va vers les terribles problèmes de 30 % de pertes physiques, d’obésité, de sédentarité, etc. Je discute avec des médecins qui travaillent à la Timone par rapport à tout ça, aux activités physiques adaptées (APA) notamment dans le monde du travail. Donc ça m’intéresse bien évidemment et me confirme que cette corporalité doit être le fondement de notre réflexion. Quand on voit l’arrivée de la spécialité EPS au bac et que tout le monde dit « on aura de l’EPS puis du Sport à l’école …(ou le contraire !)», je conteste, ça ne s’oppose pas.

Je considère que si on prend les trois grands courants de la discipline c’est-à-dire le culturalisme (c’est Lyon  R.Mérand, P.Goirand et toute la filière sport, didactique des APS), le développementalisme (Nantes, la didactique de l’EPS avec  Cl. Pineau et M. Delaunay, salut à Michel d’ailleurs!) et le courant intégrateur (Créteil, le pôle axiologique, avec notamment A.Davisse avec  ses «  démunis de l’école », je résume à grands traits), je pense qu’au lieu de s’opposer (ce qui nous fragilise) de façon interne, il faut qu’on s’additionne et qu’on s’ajoute.

EPS: toute la profession doit faire corps

EPS Régal ressources EPS

Dans l’EPSALI, on va chercher partout ce qui nous intéresse. S’opposer, c’est se fragiliser et si on est fragile en interne comme on est attaqué par l’externe, on ne pourra pas se défendre d’une certaine façon. Or, chacun veut défendre sa chapelle. C’est comme au Moyen-Âge quand il y avait une attaque, tous les paysans venaient dans le château se protéger. On fait bloc ensemble dans le château fort de l’EPS. Il faut qu’on le défende au sein de l’Education Nationale. Il faut qu’on tienne bien le pont-levis, n’hésitons pas à envoyer de l’huile bouillante si on s’approche trop près de nous ! Voilà donc on a tout intérêt à se réunir, à faire CORPS, finalement.

On peut ne pas être d’accord sur un courant, un mode de fonctionnement, on en discute en interne mais il ne faut surtout pas que ça génère des fragilités pour le regard extérieur. Car plus on sera divisé en interne, plus on sera attaquable par l’externe. Donc le « S » etc. ou tous les débats et c’est très bien, ça prouve que la discipline est riche mais là j’ai l’impression qu’on pAnse l’EPS, on lui met des sparadraps, surtout en ce moment où on est dehors, on se débrouille un peu voilà. Alors que si on la pEnse avec un « E », on réfléchit entre nous, on se positionne de façon unie et groupée, l’union faisant la force, nous serons plus solides et conséquemment plus crédibles.

 Pour finir, j’adore cette phrase de Spinoza qui a écrit « nul ne sait ce que peut le corps», ouvrant sur cette potentialité géniale qui existe. Et le sentiment de puissance qui en découle génère de la joie quand on réussit (quand on apprend…). Et cette joie va générer à son tour un épanouissement qui va ensuite générer du bonheur. Je pense qu’on peut prouver ainsi, et de façon extrêmement simple que l’EPS est une discipline qui via le corps va rendre les élèves heureux. Qui oserait mettre hors de l’école une discipline qui rend heureux par les temps qui courent ? Je pose la question et je te cède la parole.

R.G : Merci pour ton point de vue Phil. Je sais qu’il ne sera pas forcément partagé par toute la profession mais l’idée c’est que chacun puisse débattre et exprimer son point de vue.

Si j’essaye de résumer rapidement ce que tu nous a dit, c’est que l’EPS ne doit pas se vassaliser aux pratiques sportives et qu’il faudrait se recentrer plus sur la culture corporelle et notamment sur le « P » qui est vraiment pivot dans le sigle EPS. Passer le débat du « S » sur le « P » et s’appuyer sur des expériences physiques, pour ce faire tu nous a parlé notamment de l’acronyme EPSALI.  Est-ce que j’ai réussi à résumer en quelques phrases ton point de vue ?

P M.S : Mais oui c’est ça! Je pense qu’on va avoir des contradictions, des gens qui vont dire que c’est n’importe quoi, qu’on passe à côté mais on peut aussi organiser un débat.

R.G : Oui exactement c’est ce que j’allais dire. C’est ton point de vue. Et pourquoi pas, on en avait parlé en préparant cette interview, faire un débat (dans le cadre de mon blog) avec 3 ou 4 personnes qui ne partagent pas forcément ton point de vue. Cela pourrait être intéressant, toujours dans l’objectif de faire évoluer la discipline bien entendu.

P M.S : Moi, je pense que l’intelligence se niche dans la nuance. C’est-à-dire que c’est dans les entre-deux que l’on trouve la vraie solution. C’est comme dans les grandes journées de réunions, c’est dans les couloirs ou à la machine à café que se prennent les bonnes décisions. Quand il n’y a plus de mise en scène sociale… Mais si l’intelligence se niche dans la nuance, je pense aussi que ce qui est fondamental c’est le dépassement. Dire les choses au lieu de s’opposer, on ne s’enrichit pas en s’opposant durement, on se crispe. Il ne faut pas le voir comme un combat avec un gagnant et un perdant. Il faut le voir comme des gens qui essaient de faire progresser le débat.

Pérenniser une EPS de qualité qui plaise aux élèves

formation tennis de table

Notre objectif c’est la pérennisation d’une EPS efficace et joyeuse et qui plaise aux enfants. Parce que l’EPS était la discipline préférée des élèves mais petit à petit, elle l’est de moins en moins. C’est quand même un signe fort ça aussi. On a tout de même perdu un statut qui était loin au-dessus des autres donc c’est ce déclassement qu’il faut voir.

Je prône la pérennisation d’une EPS de qualité, efficace et qui amène à la joie, à l’apprentissage bien évidemment parce qu’apprendre c’est joyeux, apprendre c’est s’enrichir, se cultiver. Et donc, on peut discuter et aller vers des propositions qui dépasseront les positionnements de chacun car ce n’est pas l’égo qui doit piloter. C’est vraiment l’idée qu’on dispose d’une discipline fantastique. Quand j’entends discipline essentielle moi je pense discipline fondamentale. Bien sûr que l’EPS n’était pas essentielle aux yeux de certains. D’ailleurs ça a été défini comme tel, moi je l’appelle « discipline satellite ». Mais nous sommes une discipline fondamentale parce qu’elle touche à la base, au corps, et ça c’est indéniable.

Si on n’est pas capable de le mettre en avant, on va basculer avec des gens plus spécialistes que nous, plus retors, plus riches et plus puissants qui vont nous broyer.

R.G : D’accord merci pour ton point de vue. On lance un appel aux gens qui nous lisent: s’ils veulent se lancer éventuellement dans un débat avec toi, on peut organiser ça afin de pérenniser une EPS de qualité.

P M.S : Oui absolument !

R.G : Je te remercie Phil. On va pouvoir passer maintenant au troisième temps de cette interview dans laquelle tu vas nous partager tes 5 astuces pour transformer les élèves durant une leçon d’EPS.

P M.S : Avec plaisir.

Merci à toi, chère lectrice, cher lecteur, d’avoir lu cette interview jusqu’à la fin 😉 Si tu as des questions, des remarques (ou des propositions de personnes pour organiser un débat) suite à cette interview, tu peux les laisser dans les commentaires ci-dessous 😉

Cet article a 1 commentaire

  1. Réflexion très intéressante 👍Je serais ravi de débattre sur cette question. Je suis Éducateur Sportif depuis 18 ans. Je suis depuis la rentrée 2019 en reconversion pro pour devenir professeur d’EPS. et donc inscrit en Master Meef. J’ai donc les deux visions pour être intervenu dans le 1er degré en tant qu’éducateur sportif et pour avoir été initialement formé en STAPS et pour actuellement intervenir en tant que Professeur d’EPS.
    Je comprends les réticences, mais selon moi, la clé est dans la complémentarité des deux professions. Le corps est effectivement central dans cette disicipline EPS mais il l’est également dans le sport. Les fins sont seulement différentes. D’un côté l’éducatif, (Corps, relations sociales, outils, santé, culturel) de l’autre la performance, la recherche d’excellence ou bien encore les pratiques ludiques et de loisirs.
    Pour moi on peut éduquer, socialiser , performer, prendre du plaisir en même temps. C’est un curseur à régler. Et un consensus à trouver.Le concept EPSALI est une bonne idée et une proposition intéressante. En. Tout cas, je serais enchanté d’échanger. Merci pour cette interview.
    Cordialement.

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